Tout ce qu’il faut savoir sur un marché de l’estampe en pleine ébullition

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26/10/2015 | | Source : blouinartinfo.com |

« Ce que j’adore avec le marché de l’estampe c’est que, au meilleur niveau, il n’y a plus de compromis à faire ; tout devient possible » confie Armin Kunz, directeur de la très sérieuse C.G. Boerner Gallery de New York, spécialiste d’estampes de maîtres anciens, du 19ème siècle et de l’époque moderne. « Peu de personnes peuvent s’offrir un Rembrandt ou un Dürer. Par contre, si vous acheter Les Trois Croix », une gravure à l’eau-forte de 1653, « c’est une de ses œuvres les plus connues que vous posséderez. » Il y a quelques années, une de ces impressions (environ 80 sont répertoriées) aurait été acquise pour $1,5 millions (€1,15 millions). En 2009, Christie’s Londres en a adjugé une 467’200£, soit un peu plus de 575’000€.

Pour les estampes de maîtres anciens très connus, le marché a pris du temps à se développer, mais non par manque d’intérêt des acheteurs. « Tout dépend de la rareté de la marchandise », explique Monsieur Kunz. « Les propriétaires ont le dessus. Le frisson ultime, ce n’est pas la vente, c’est la consignation. »

Les estampes représentent les obligations, et non les actions, du marché de l’art. Elles prennent de la valeur avec le temps, mais, à quelques rares exceptions près, leur prix ne fluctue pas outre mesure. Selon les experts, peu de signes indiquent que les montants s’apprêtent à gonfler, même sur un marché actuel en pleine effervescence. « Vous ne revendrez pas une estampe à profit 15 minutes après son acquisition », affirme Alexandra Schwartz, directrice de Pace Master Prints à New York. « En revanche, si vous effectuez un bon achat et que vous êtes patient, vous en tirerez un bénéfice. » Il est difficile de faire des généralités car les prix dépendent de beaucoup de choses. Selon Madame Schwartz toutefois, une estampe de qualité ne perdra pas sa valeur, loin de là.

Traditionnellement, les estampes attirent surtout les nouveaux venus aux moyens limités et les collectionneurs qui se concentrent sur un seul artiste. Néanmoins ces dernières années, alors que les peintures d’exception atteignent des prix inabordables, de plus en plus d’acheteurs se tournent vers ce type d’œuvres. Les gens se rendent compte qu’elles leur offrent la possibilité d’obtenir des images connues d’artistes renommés et que de nombreux plasticiens s’efforcent d’en produire de grande qualité. Sur Internet, elles ont un succès considérable.

Lors d’enchères, plusieurs catégories (en particulier les pièces d’après-guerre et les images phares d’époque plus anciennes) atteignent de bons prix, tout en restant relativement accessibles. Responsable en chef des estampes chez Christie’s New York, Adam McCoy qualifie le marché de robuste. « D’une façon générale, d’une saison à l’autre le marché prend de l’ampleur », ajoute-t-il, avant d’évoquer la solidité historique des ventes de collection, ou d’artiste, unique. Il donne l’exemple de la mise aux enchères, en février dernier, de 38 estampes de Lucian Freud, provenant des archives de Magar Balakjian, son imprimeur. Les prix allaient de 10’000 à 145’250£ (12’300 à 179’000€).

« Beaucoup de collectionneurs se tournent vers les estampes car elles ne coûtent qu’une fraction de ce qu’ils débourseraient pour une toile », souligne Mary Bartow, responsable de ce secteur chez Sotheby’s. Le 22 mai à Londres, cette maison a vendu la série complète desMao (1972) d’Andy Warhol. Ces 10 planches couleurs ont été adjugées £1,6 millions (€1,9 millions), trois fois l’estimation maximale (500’000£, soit 616’500€) ; un record mondial pour des images de ce type signées Warhol. Deux semaines auparavant, lors de ses ventes d’après-guerre, Christie’s New York vendait presque $1,5 millions (€1,14 millions, bien au-delà de l’estimation entre 460’000 et 611’000€), un imposant monotype sans titre (1983 ; image 0,76X2,29 mètres, drap 0,97X2,46 mètres) de Jasper Johns. Les monotypes sont des œuvres uniques, dont il est généralement fait une seule impression. Une toile de cette dimension aurait coûté bien plus. Produites en de nombreux exemplaires, des estampes de maîtres tels Johns ou Picasso se cantonnent à des sommes à cinq chiffres.

Même une œuvre très connue d’un père de l’art moderne reste dans cette gamme de prix. Dans son bureau de Manhattan, Madame Schwartz possède un petit Cézanne très coloré sur lequel apparaissent les silhouettes fluides et les touches de bleu caractéristiques de l’artiste. Même de tout près, cette œuvre, Les baigneurs (petite planche) dégage la fraîcheur d’une aquarelle. Elle fait partie des 100 exemplaires produits entre 1896 et 1897 par le maître lithographe Auguste Clot qui, à la fin du 19ème, travailla également avec Bonnard, Degas et Vuillard. Son prix ? Pas plus de 35’000$ (26’700€). À côté se trouve une aquatinte de Picasso, un portrait de Françoise Gilot daté de 1947 et estimé à 75’000$ (57’300€). « Elle est vive, pleine de lumière et de mouvements », s’exclame la spécialiste.

Il va de soi que les estampes de Picasso ne sont pas toutes aussi abordables. En novembre 2011, Christie’s New York met en vente sa Femme qui pleure I, une pointe sèche, aquatinte et eau-forte de 1937. « Tous les éléments étaient réunis ; le nom de l’artiste, la qualité de l’image et sa rareté » explique Madame Schwartz. « Il s’agit d’une de ses meilleures estampes. De plus, elle n’existe qu’à 15 exemplaires ! Elle est estimée entre $1,5 et 2 millions (€1,14 et 1,53 millions) ; aucune estampe n’avait jamais atteint une telle somme. »

Créées, d’ordinaire, sur un support encré pour pouvoir ensuite être transférées sur une autre surface, les estampes sont produites en éditions. Une fois la série complétée, les pièces sont numérotées. En cas d’édition limitée, l’artiste s’engage à ne pas créer de nouvelles impressions ; généralement, il trace alors une croix sur la planche. Comme pour la photographie, la rareté définit le prix ; moins il y a d’exemplaires, plus la valeur marchande augmente. Parmi les différentes méthodes de reproduction, on compte la gravure sur bois, la gravure à l’eau-forte, l’aquatinte, la xylographie, la lithographie, la sérigraphie, le jet d’encre et bien d’autres encore.

Au néophyte, la terminologie peut sembler opaque ; elle comprend non seulement la méthode et le type de papier, mais aussi la dimension de l’image, le cachet de l’imprimeur et moult autres détails. Un glossaire et de plus amples informations (en anglais) sont disponibles sur le site du International Print Centre et de la International Fine Print Dealers Association, laquelle tiendra sa foire annuelle du 1 au 4 novembre au Park Avenue Armory de New York. Les collectionneurs n’ont cependant pas besoin de connaître toutes les étapes du procédé sur le bout des doigts. Ce n’est pas comme si les lithographies étaient systématiquement meilleures que les gravures à l’eau-forte, ou vice-versa. « Il n’y a aucune hiérarchie dans les médiums », affirme Madame Bartow. De plus, les marchands d’art utilisent parfois les dénominations un peu à la légère. « On parle de ‘estampe’, tandis que d’autres préfèrent dire ‘lithographie’ et ainsi de suite », précise quant à elle Madame Schwartz.

Au Moyen-Âge, la gravure, en particulier la xylographie, servait surtout à des fins utiles, comme l’élaboration de jeu de cartes ou d’images pieuses bon marché. Le graveur devient artiste à la Renaissance, avec les chefs d’œuvre d’Antonio del Pollaiuolo (dont une seule pièce a survécu) et d’Andrea Mantegna en Italie, d’Albrecht Dürer en Allemagne. Les historiens de l’art datent les premières lithographies d’art à 1513-14, quand Dürer crée ; La Mélancolie, Le Chevalier, la mort et le diable, et Saint Jérôme dans sa cellule. Les estampes de Rembrandt et Goya sont parmi les plus recherchées.

Comme pour n’importe quel support, il y a des effets de mode. Les estampes des 17 et 18ème siècles, par exemple, ne sont plus très en vogue depuis un moment déjà. Au printemps dernier toutefois, la galerie Boerner a organisé une exposition d’œuvres de membres de l’Académie des Beaux-Arts datant précisément de cette période. La présentation a eu lieu au Pocket Utopia, espace anciennement situé dans le quartier Bushwick à Brooklyn qui a ré-ouvert ses portes dans le Lower East Side de Manhattan. Selon Monsieur Kunz, des artistes contemporains comme Richard Tuttle et Jack Tilton se sont passionnés pour ces gravures. « Depuis, je suis devenu un grand défenseur de ce que j’appelle ‘les Français ailés’ » déclare-t-il. « À une certaine époque, ces pièces étaient très demandées » pourtant les plus chères de l’exposition ne dépassaient pas les 2’500$ (1’900€).

À la même période, David Tunick, spécialiste new yorkais d’estampes et de dessins, avait lui enthousiasmé les foules avec sa présentation de 60 gravures à l’eau-forte de Giovanni Benedetto Castiglione, un Italien du 17ème siècle, exposées parmi des travaux de ses contemporains et des personnalités qu’il influença par la suite, tels Claude, Piranesi ou Tiepolo. « La plupart des gens cherchent des pièces très reconnaissables, des pièces qui vous cloue le bec », explique-t-il « après Rembrandt, le 17ème siècle n’a rien à offrir dans cette catégorie ». Pourtant, « les collectionneurs ont l’embarras du choix » souligne-t-il avant de préciser que les mentalités commencent à changer et que les maisons d’enchères incorporent de plus en plus volontiers des estampes à leurs soirées de ventes les plus « glamours ». En effet, les collectionneurs comprennent désormais que, pour certains artistes, cette technique a autant compté que la peinture.

Les gravures du 19ème siècle n’ont pas non plus le vent en poupe. Durant les années 80 et 90, alors que les Japonais étaient en pleine folie dépensière, les prix avaient beaucoup augmenté, avant de s’effondrer avec l’entier du marché. À l’heure actuelle, des estampes de Vuillard, Bonnard ou Toulouse-Lautrec stagnent dans les montants à quatre chiffres. Au début du 20ème siècle, de nombreux Expressionnistes australiens et allemands (Ernst Ludwig Kirchner, Käthe Kollwitz, Emil Nolde et Egon Schiele) sont passés maîtres dans l’art de la lithographie. Désormais, leurs travaux sont aussi demandés que les peintures de la même période.

Directrice de la Galerie St. Etienne (un espace new-yorkais très réputé qui se consacre à l’Expressionisme), Jane Kallir n’attribue pas le développement de ce marché à la découvertes de talents méconnus, cette période a été le sujet de trop de recherches pour cela, mais à la reconnaissance que l’influence des maîtres établis va au-delà de leurs travaux les plus connus. Par exemple, la galerie possède une des gravures les plus célèbres de Max Beckmann, Self-Portrait in Bowler Hat (1921), une pointe sèche à 100’000$ (76’400€). Merry-Go-Round, un support identique du même artiste, est lui proposé à 12’000$ (9’100€). Cette dernière est, selon Madame Kallir, « tout aussi belle et rare », mais la précédente est devenue « canonique » à force d’être reproduite, ce qui la rend donc plus précieuse. L’experte évoque également Two Girls Bathing (Decorative Study) (1911), une lithographie « incroyable » et rare (à nouveau) de Kirchner dont on  ne connaît que deux impressions. « C’est difficile à envisager », ajoute-t-elle, mais une estampe peut aussi devenir difficile à vendre à cause de sa rareté.

Surtout préoccupés par les notions de spontanéité, de singularité ainsi que par l’impératif d’un format imposant, l’Expressionisme abstrait a dans l’ensemble mis de côté la gravure. (Les lithographies de Robert Motherwell, l’exception à la règle, étaient présentées il n’y a peu à la Bernard Jacobson Gallery de Londres.) De la fin des années 50 aux années 60, avec l’émergence du Pop art et du Minimalisme, la tendance s’inverse. Robert Rauschenberg, Richard Hamilton, Johns, Warhol, Roy Lichtenstein, Sol LeWitt, Frank Stella, et d’autres insufflent un vent nouveau au monde des arts graphiques. Des ateliers voient le jour, d’abord Universal Limited Art Editions à New York, mais aussi Marlborough Graphics à Londres, Crown Point Press à San Francisco et Gemini G.E.L. à Los Angeles. Cinquante ans plus tard, ces imprimeries renommées collaborent avec des personnalités du niveau de Tomma Abts, John Baldessari, Ellsworth Kelly, Richard Serra, Amy Sillman, Kiki Smith et Fred Wilson. À Bucks County, en Pennsylvanie, Durham Press (une société plus récente) produit des éditions de Joe Amrhein, Polly Apfelbaum, Beatriz Milhazes, James Nares et Mickalene Thomas. Depuis qu’elle travaille avec eux, Beatriz Milhazes développe ses techniques et mélange notamment la sérigraphie à la xylographie. À la James Cohan Gallery de New York, ses pièces se vendent entre 40’000 et 70’000$ (30’500 et 53’500€), soit environ le double d’il y a 15 ans. Ses peintures valent dans le million de dollar.

En 2011, Monsieur Cohan lance la VIP Art Fair et, au printemps dernier, la VIP Paper fair, qui présente beaucoup de gravures. Comme Artnet, Artspace et Paddle8, VIP est virtuelle ; les internautes sont redirigés sur le sites des galeries participantes. Cofondateur et président de Artspace, Chris Vroom estime que les estampes et les photographies sont « très intéressantes pour les jeunes collectionneurs ». Il raconte d’ailleurs que parmi ses premières acquisitions se trouve une lithographie de Francis Bacon. Selon lui, le site, qui existe depuis mars 2011 et compte déjà près d’un million de visiteurs, « élargit (le marché) de manière évidente puisqu’il permet à la fois au public  de s’informer et d’apprendre ». De plus, il offre la possibilité à toutes les bourses « d’acquérir une œuvre en seulement quelques clics. »

Parmi les galeries spécialisées dans les estampes contemporaines, peu ont autant investi dans le Web que le marchand de Seattle Greg Kucera. Cet expert parle de la « visibilité et de la transparence » qu’offre l’Internet ; il a engagé une personne pour s’occuper à temps plein du site de sa galerie, sur lequel sont présenté toutes leurs pièces ; les prix sont indiqués. Cet employé s’occupe également de leur participation aux site Artnet, Original Prints et, prochainement, 1stdibs. Par contre, Monsieur Kucera, qui se vente des relations étroites qu’il entretient avec sa clientèle, accepte avec peine l’anonymat inhérent à la vente en ligne.

Pour Monsieur McCoy de chez Christie’s, certains acheteurs recherchent au contraire cet anonymat. « Beaucoup des enchérisseurs en ligne sont de nouveaux clients », explique-t-il. « Depuis le confort de leur domicile ou de leur bureau, ils n’ont pas à affronter le processus des enchères, qui peut être assez intimidant. De plus, ils profitent des nombreuses informations qui sont mises à leur disposition. »

Les collectionneurs d’estampes ont tout intérêt à développer un « œil » ; à comparer les impressions, scruter les expositions et les salles de ventes. Seul le temps dira la valeur, comparée à une expérience plus directe de l’œuvre d’art, des informations en ligne. Quoiqu’il en soit, les gravures ont de beaux jours devant elles. Attirés par la variété de médiums et la promesse de l’interdisciplinarité, de nombreux artistes contemporains se sont mis à cet ensemble de techniques. De leur côté, les impressions 3D et les technologies du 21ème siècle ouvrent de nouvelles perspectives. Dans le futur, les gravures que les collectionneurs achètent aujourd’hui coûteront peut-être aussi cher que leurs ancêtres, vieilles de 600 ans.

 

 

Le commentaire d'Art & Value :

L’estampe (terme générique des moyens mécaniques de reproduction, dont la sérigraphie et la lithographie sont les plus connus) est un segment du marché global de l’art, en croissance (en volume et en valeur), qui représentait en 2015, environ 20% du volume des enchères mondiales.

Nous recommandons ce segment de marché, toujours selon les objectifs d’acquisition de l’acquéreur.  Les estampes étant des multiples, les prix de vente y sont par définition, plus accessibles que les œuvres originales. Ce sont donc des œuvres à considérer lorsque, en particulier,…

  • le budget d’acquisition est de quelques milliers d’€uros,
  • le souhait du client est d’acquérir des œuvres d’artistes célèbres,
  • l’objectif d’acquisition est de voir sa collection prendre de la valeur sans prise de risque élevée.

Sur ce marché spécifique, Art & Value collabore avec un expert spécialisé en estampe et qui a développé une connaissance approfondie de la période 1930 – 1970.